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Le pragmatisme religieux des Japonais

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Josué

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Le pragmatisme religieux des Japonais
propos recueillis par Amanda Breuer Rivera - publié le 25/03/2011

L'attitude des Japonais face aux désastres frappant leur archipel force l'admiration du monde entier. Jean-Pierre Berthon, chargé de recherches sur le Japon CNRS, répond à nos questions sur l'importance de la religion dans ce monde spirituel foisonnant.
Selon les statistiques officielles de l'Agence pour les affaires culturelles du Ministère de l'éducation, la culture, des sports, des sciences et des technologies japonais, il y a eu 205 millions adhésions à des organismes religieux en 2007, soit 160 % de la population. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Que la population religieuse apparaisse comme supérieure à la population civile s'explique par la difficulté - qui n'est pas propre au cas japonais - de quantifier les adhésions religieuses et d'en tirer des conclusions sur le degré de religiosité ou le taux de participation aux pratiques rituelles. Les nombreuses enquêtes d'opinion sur la conscience religieuse des Japonais et la publication, sous l'égide de l'Agence des affaires culturelles, de l'Annuaire des religions qui répertorie, depuis l'immédiat après-guerre, les divers groupes religieux présents sur l'archipel ainsi que le nombre de leurs fidèles, offre, certes, des outils bienvenus mais néanmoins extrêmement délicats à interpréter.

Ceci pour plusieurs raisons : d'une part, la déclaration par les diverses organisations religieuses de leurs bâtiments cultuels et du nombre de leurs adhérents est laissée à leur entière discrétion. Certaines écoles ou sectes considèrent comme unité religieuse de base non pas l'individu mais la famille (ce qui multiplie par quatre environ le nombre des personnes enregistrées). D'autre part, l'une des particularités de la pratique religieuse au Japon est la multiplicité des affiliations. Une personne ou une famille pourra être attachée, tout à la fois, à un temple bouddhique qui prendra en charge la gestion des fins dernières et le culte des ancêtres, et à un sanctuaire shintô qui offrira protection et réussite aux individus placés sous son patronage, par le simple fait que cette famille réside à proximité du sanctuaire.

Il arrive enfin, que dans des circonstances particulières, une personne seule ou une famille entière adhère, de plus, à un nouveau mouvement religieux (shinshûkyô) qui apporte d'autres bienfaits, insuffisamment pris en compte par les religions dites historiques ou traditionnelles que sont le bouddhisme et le shintô. Enfin, les Japonais ont une propension à ne pas rompre leurs anciennes affiliations religieuses. Une fois inscrits sur les registres du temple ou du sanctuaire, ils seront considérés "à vie" comme des "paroissiens" (danka) du temple, ou des "enfants de la divinité protectrice" (ujiko) du sanctuaire, proches de leur lieu d'habitation.

Est-ce une forme de pragmatisme ou de relativisme du religieux?

Le syncrétisme religieux shintô-bouddhique, qui constitua la "religion naturelle" des Japonais jusqu'à la restauration de Meiji (1868) - moment où les deux religions furent, pendant un court instant, arbitrairement séparées - ne fut jamais ressenti comme une forme inférieure de religiosité.
Au contraire, ce pragmatisme religieux permit, et permet encore aujourd'hui, dans la mesure où la demande religieuse se fait sentir, de se tourner vers la ou les divinités les mieux à même de répondre aux besoins spirituels de ceux qui, à un moment de leur existence, se tournent vers la religion. Ce que les Japonais attendent de cette dernière, ce sont essentiellement des "bienfaits dans l'existence présente" (genze riaku), bien plus que l'espoir de renaître dans un paradis bouddhique auquel, malgré la beauté vantée de ce paradis, peu d'entre eux croient.

Quelles sont les conséquences de ce mélange sur la société japonaise?

La société japonaise est aujourd'hui une société sécularisée dont la Constitution de 1946 trace une séparation stricte entre l'État et la religion. Dans un tel environnement, les religions traditionnelles apparaissent en retrait. L'industrialisation et l'urbanisation du Japon à marche forcée au cours de l'ère Meiji (1868-1912), ont porté un coup fatal au shintô des villages dont les nombreux rites agraires sont allés en déclinant. Le bouddhisme constitue encore un important réservoir de sens, mais l'association négative des écoles bouddhiques avec les cérémonies mortuaires, ainsi que le peu d'attrait pour les communautés paroissiennes qui supportent financièrement le temple, font s'interroger un clergé de plus en plus vieillissant qui a besoin d'exercer un second emploi pour assurer sa survie économique.

Une des plus ancienne croyance du Japon est le shintoïsme. Est-ce une forme d'animisme ou un ensemble de tradition?

Le shintoïsme est un terme qui recouvre un ensemble de croyances, de rites, de visions du monde qui se manifeste à travers une relation individuelle ou communautaire avec les kami (divinités). Le shintô (littéralement, "voie des kami") exprime les rapports qui lient entre eux les hommes, la nature et les divinités ; ces rapports s'expriment majoritairement par l'accomplissement de rites appropriés qui impliquent une réciprocité naturelle entre les hommes et les dieux. Des divinités dangereuses peuvent être ainsi apprivoisées et transformées en divinités protectrices ; à l'inverse, le non-respect ou l'empiètement d'un domaine réservé aux kami entraînera mécaniquement une "sanction divine" (tatari) immédiate.

Ce sont les sanctuaires shintô (jinja) et les kami qui sont les manifestations les plus tangibles d'une "religion" qui prit, au cours de l'histoire japonaise, les formes les plus diverses - depuis le Yoshida Shintô (fin du XVe siècle) qui fit d'un culte rendu aux kami une religion à part entière pouvant rivaliser avec le bouddhisme, jusqu'à la création d'un shintô d'État (kokka shintô) confondu, pendant la période du Japon impérial (1868-1945), avec le culte de l'empereur et sa filiation directe avec la déesse solaire Amaterasu ô-mikami. Sous la forme qui est la sienne aujourd'hui, le shintô apparaît comme une "tradition inventée" par les idéologues japonais du XIXe siècle.

Comment expliquez-vous ce sang-froid japonais face à ses désastres?

Dans un pays soumis à de nombreux aléas naturels (séismes, tsunami, éruptions volcaniques, typhons), les Japonais ont appris à vivre dans un milieu qui peut être d’une violence extrême, même s'il ne faut pas l’oublier, le pays possède aussi une terre et une mer côtière nourricières, sur lesquelles il fait souvent bon vivre. Le sang-froid des Japonais est en grande partie le résultat d’une éducation civique qui, dès le plus jeune âge, inculque les comportements adéquats à tenir face à de tels évènements. A l’école, dans les bureaux, mais aussi à l’extérieur des bâtiments, de nombreux exercices ont lieu régulièrement qui permettent à chacun de réagir conformément à un habitus partagé.

Quelle est la place du religieux dans cette capacité à se conduire de la sorte?

La réponse n’est pas aisée. Certains pourront y voir l’acceptation, enseigné par le bouddhisme, d’un destin sur lequel on a peu de prise ; la mise en application d’une morale confucéenne qui assigne à chacun une conduite vertueuse en fonction de sa relation aux autres, et surtout vis-à-vis des aînés ; d’autres peuvent y voir également l’influence d’une pensée "shintoïsante" qui, par les liens profonds qu’entretiennent les hommes, la nature et les divinités (les kami du shintô sont presque toujours nommés par le toponyme du territoire sur lequel ils résident), ferait que les Japonais accepteraient actuellement plus facilement que d’autres leur sort, ressenti par la majorité d’entre eux comme un événement incontrôlable.
Je ne partage guère ce point de vue. Je pense personnellement que ces déterminants religieux et ces références morales sont peu efficaces face à la situation qui est la leur aujourd’hui. Il n’est qu’à voir la déclaration incongrue du maire de Tôkyô, Ishihara Shintarô - pour qui le tsunami serait une punition des dieux (tenbatsu) face à un peuple japonais dont l’identité se fonderait sur le désir égoïste (gayoku) de la seule réussite matérielle et financière - et les réactions qui suivirent, le contraignant à des excuses publiques immédiates.

Quelle est la place de l'empereur aujourd'hui dans la société contemporaine?

A travers la Déclaration d’humanité (Ningen sengen) lue par l’empereur Hiroto (empereur Shôwa) le 1er janvier 1946, celui-ci renonce publiquement à son statut divin. La nouvelle constitution du Japon, entrée en vigueur en mai 1947, énonce dans son article premier la place et le rôle du monarque: "L'Empereur est le symbole de l'État et de l'unité du peuple; il doit ses fonctions à la volonté du peuple en qui réside le pouvoir souverain." Si les rites privés de la maison impériale constituent aujourd’hui la dernière séquelle de la fonction religieuse de l’empereur, il n’en reste pas moins vrai que la figure impériale - façonnée par les idéologues de l’époque Meiji qui firent sortir, pour la première fois de l’histoire, l’empereur de son palais et le firent voyager aux quatre coins de l’archipel - évoque encore un certain respect dans la conscience collective japonaise. D’autant plus que l’empereur est souvent reconnu à l’étranger comme un véritable chef d’État, même s’il n’en possède pas les attributs.

Il faut noter également que certains penseurs et universitaires à tendance nationaliste continuent d’accréditer le lien consubstantiel que l’empereur entretiendrait avec l’ancien shintô d’Etat, et insistent sur son rôle de gardien de la culture japonaise. L’allocution télévisée exceptionnelle de l’actuel empereur Akihito adressée aux sinistrés du séisme du 11 mars 2011, au cours de laquelle celui-ci déclara "prier pour que le travail des sauveteurs progresse rapidement et que la vie des gens s’améliore", après avoir déploré "le nombre de personnes tuées qui augmentent de jour en jour", a manifestement ému une partie de la population. Dire que cette déclaration a eu des vertus réconfortantes sur les personnes traumatisées par l’ampleur de la catastrophe ou, au contraire, leur a fait prendre conscience d’un danger encore plus grand, tellement est rare la parole impériale, est impossible à établir sans une enquête sur le sujet.
Selon les statistiques officielles de l'Agence pour les affaires culturelles du Ministère de l'éducation, la culture, des sports, des sciences et des technologies japonais, il y a eu 205 millions adhésions à des organismes religieux en 2007, soit 160 % de la population. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Que la population religieuse apparaisse comme supérieure à la population civile s'explique par la difficulté - qui n'est pas propre au cas japonais - de quantifier les adhésions religieuses et d'en tirer des conclusions sur le degré de religiosité ou le taux de participation aux pratiques rituelles. Les nombreuses enquêtes d'opinion sur la conscience religieuse des Japonais et la publication, sous l'égide de l'Agence des affaires culturelles, de l'Annuaire des religions qui répertorie, depuis l'immédiat après-guerre, les divers groupes religieux présents sur l'archipel ainsi que le nombre de leurs fidèles, offre, certes, des outils bienvenus mais néanmoins extrêmement délicats à interpréter.

Ceci pour plusieurs raisons : d'une part, la déclaration par les diverses organisations religieuses de leurs bâtiments cultuels et du nombre de leurs adhérents est laissée à leur entière discrétion. Certaines écoles ou sectes considèrent comme unité religieuse de base non pas l'individu mais la famille (ce qui multiplie par quatre environ le nombre des personnes enregistrées). D'autre part, l'une des particularités de la pratique religieuse au Japon est la multiplicité des affiliations. Une personne ou une famille pourra être attachée, tout à la fois, à un temple bouddhique qui prendra en charge la gestion des fins dernières et le culte des ancêtres, et à un sanctuaire shintô qui offrira protection et réussite aux individus placés sous son patronage, par le simple fait que cette famille réside à proximité du sanctuaire.

Il arrive enfin, que dans des circonstances particulières, une personne seule ou une famille entière adhère, de plus, à un nouveau mouvement religieux (shinshûkyô) qui apporte d'autres bienfaits, insuffisamment pris en compte par les religions dites historiques ou traditionnelles que sont le bouddhisme et le shintô. Enfin, les Japonais ont une propension à ne pas rompre leurs anciennes affiliations religieuses. Une fois inscrits sur les registres du temple ou du sanctuaire, ils seront considérés "à vie" comme des "paroissiens" (danka) du temple, ou des "enfants de la divinité protectrice" (ujiko) du sanctuaire, proches de leur lieu d'habitation.

Est-ce une forme de pragmatisme ou de relativisme du religieux?

Le syncrétisme religieux shintô-bouddhique, qui constitua la "religion naturelle" des Japonais jusqu'à la restauration de Meiji (1868) - moment où les deux religions furent, pendant un court instant, arbitrairement séparées - ne fut jamais ressenti comme une forme inférieure de religiosité.
Au contraire, ce pragmatisme religieux permit, et permet encore aujourd'hui, dans la mesure où la demande religieuse se fait sentir, de se tourner vers la ou les divinités les mieux à même de répondre aux besoins spirituels de ceux qui, à un moment de leur existence, se tournent vers la religion. Ce que les Japonais attendent de cette dernière, ce sont essentiellement des "bienfaits dans l'existence présente" (genze riaku), bien plus que l'espoir de renaître dans un paradis bouddhique auquel, malgré la beauté vantée de ce paradis, peu d'entre eux croient.

Quelles sont les conséquences de ce mélange sur la société japonaise?

La société japonaise est aujourd'hui une société sécularisée dont la Constitution de 1946 trace une séparation stricte entre l'État et la religion. Dans un tel environnement, les religions traditionnelles apparaissent en retrait. L'industrialisation et l'urbanisation du Japon à marche forcée au cours de l'ère Meiji (1868-1912), ont porté un coup fatal au shintô des villages dont les nombreux rites agraires sont allés en déclinant. Le bouddhisme constitue encore un important réservoir de sens, mais l'association négative des écoles bouddhiques avec les cérémonies mortuaires, ainsi que le peu d'attrait pour les communautés paroissiennes qui supportent financièrement le temple, font s'interroger un clergé de plus en plus vieillissant qui a besoin d'exercer un second emploi pour assurer sa survie économique.

Une des plus ancienne croyance du Japon est le shintoïsme. Est-ce une forme d'animisme ou un ensemble de tradition?

Le shintoïsme est un terme qui recouvre un ensemble de croyances, de rites, de visions du monde qui se manifeste à travers une relation individuelle ou communautaire avec les kami (divinités). Le shintô (littéralement, "voie des kami") exprime les rapports qui lient entre eux les hommes, la nature et les divinités ; ces rapports s'expriment majoritairement par l'accomplissement de rites appropriés qui impliquent une réciprocité naturelle entre les hommes et les dieux. Des divinités dangereuses peuvent être ainsi apprivoisées et transformées en divinités protectrices ; à l'inverse, le non-respect ou l'empiètement d'un domaine réservé aux kami entraînera mécaniquement une "sanction divine" (tatari) immédiate.

Ce sont les sanctuaires shintô (jinja) et les kami qui sont les manifestations les plus tangibles d'une "religion" qui prit, au cours de l'histoire japonaise, les formes les plus diverses - depuis le Yoshida Shintô (fin du XVe siècle) qui fit d'un culte rendu aux kami une religion à part entière pouvant rivaliser avec le bouddhisme, jusqu'à la création d'un shintô d'État (kokka shintô) confondu, pendant la période du Japon impérial (1868-1945), avec le culte de l'empereur et sa filiation directe avec la déesse solaire Amaterasu ô-mikami. Sous la forme qui est la sienne aujourd'hui, le shintô apparaît comme une "tradition inventée" par les idéologues japonais du XIXe siècle.

Comment expliquez-vous ce sang-froid japonais face à ses désastres?

Dans un pays soumis à de nombreux aléas naturels (séismes, tsunami, éruptions volcaniques, typhons), les Japonais ont appris à vivre dans un milieu qui peut être d’une violence extrême, même s'il ne faut pas l’oublier, le pays possède aussi une terre et une mer côtière nourricières, sur lesquelles il fait souvent bon vivre. Le sang-froid des Japonais est en grande partie le résultat d’une éducation civique qui, dès le plus jeune âge, inculque les comportements adéquats à tenir face à de tels évènements. A l’école, dans les bureaux, mais aussi à l’extérieur des bâtiments, de nombreux exercices ont lieu régulièrement qui permettent à chacun de réagir conformément à un habitus partagé.

Quelle est la place du religieux dans cette capacité à se conduire de la sorte?

La réponse n’est pas aisée. Certains pourront y voir l’acceptation, enseigné par le bouddhisme, d’un destin sur lequel on a peu de prise ; la mise en application d’une morale confucéenne qui assigne à chacun une conduite vertueuse en fonction de sa relation aux autres, et surtout vis-à-vis des aînés ; d’autres peuvent y voir également l’influence d’une pensée "shintoïsante" qui, par les liens profonds qu’entretiennent les hommes, la nature et les divinités (les kami du shintô sont presque toujours nommés par le toponyme du territoire sur lequel ils résident), ferait que les Japonais accepteraient actuellement plus facilement que d’autres leur sort, ressenti par la majorité d’entre eux comme un événement incontrôlable.
Je ne partage guère ce point de vue. Je pense personnellement que ces déterminants religieux et ces références morales sont peu efficaces face à la situation qui est la leur aujourd’hui. Il n’est qu’à voir la déclaration incongrue du maire de Tôkyô, Ishihara Shintarô - pour qui le tsunami serait une punition des dieux (tenbatsu) face à un peuple japonais dont l’identité se fonderait sur le désir égoïste (gayoku) de la seule réussite matérielle et financière - et les réactions qui suivirent, le contraignant à des excuses publiques immédiates.

Quelle est la place de l'empereur aujourd'hui dans la société contemporaine?

A travers la Déclaration d’humanité (Ningen sengen) lue par l’empereur Hiroto (empereur Shôwa) le 1er janvier 1946, celui-ci renonce publiquement à son statut divin. La nouvelle constitution du Japon, entrée en vigueur en mai 1947, énonce dans son article premier la place et le rôle du monarque: "L'Empereur est le symbole de l'État et de l'unité du peuple; il doit ses fonctions à la volonté du peuple en qui réside le pouvoir souverain." Si les rites privés de la maison impériale constituent aujourd’hui la dernière séquelle de la fonction religieuse de l’empereur, il n’en reste pas moins vrai que la figure impériale - façonnée par les idéologues de l’époque Meiji qui firent sortir, pour la première fois de l’histoire, l’empereur de son palais et le firent voyager aux quatre coins de l’archipel - évoque encore un certain respect dans la conscience collective japonaise. D’autant plus que l’empereur est souvent reconnu à l’étranger comme un véritable chef d’État, même s’il n’en possède pas les attributs.

Il faut noter également que certains penseurs et universitaires à tendance nationaliste continuent d’accréditer le lien consubstantiel que l’empereur entretiendrait avec l’ancien shintô d’Etat, et insistent sur son rôle de gardien de la culture japonaise. L’allocution télévisée exceptionnelle de l’actuel empereur Akihito adressée aux sinistrés du séisme du 11 mars 2011, au cours de laquelle celui-ci déclara "prier pour que le travail des sauveteurs progresse rapidement et que la vie des gens s’améliore", après avoir déploré "le nombre de personnes tuées qui augmentent de jour en jour", a manifestement ému une partie de la population. Dire que cette déclaration a eu des vertus réconfortantes sur les personnes traumatisées par l’ampleur de la catastrophe ou, au contraire, leur a fait prendre conscience d’un danger encore plus grand, tellement est rare la parole impériale, est impossible à établir sans une enquête sur le sujet.
Selon les statistiques officielles de l'Agence pour les affaires culturelles du Ministère de l'éducation, la culture, des sports, des sciences et des technologies japonais, il y a eu 205 millions adhésions à des organismes religieux en 2007, soit 160 % de la population. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Que la population religieuse apparaisse comme supérieure à la population civile s'explique par la difficulté - qui n'est pas propre au cas japonais - de quantifier les adhésions religieuses et d'en tirer des conclusions sur le degré de religiosité ou le taux de participation aux pratiques rituelles. Les nombreuses enquêtes d'opinion sur la conscience religieuse des Japonais et la publication, sous l'égide de l'Agence des affaires culturelles, de l'Annuaire des religions qui répertorie, depuis l'immédiat après-guerre, les divers groupes religieux présents sur l'archipel ainsi que le nombre de leurs fidèles, offre, certes, des outils bienvenus mais néanmoins extrêmement délicats à interpréter.

Ceci pour plusieurs raisons : d'une part, la déclaration par les diverses organisations religieuses de leurs bâtiments cultuels et du nombre de leurs adhérents est laissée à leur entière discrétion. Certaines écoles ou sectes considèrent comme unité religieuse de base non pas l'individu mais la famille (ce qui multiplie par quatre environ le nombre des personnes enregistrées). D'autre part, l'une des particularités de la pratique religieuse au Japon est la multiplicité des affiliations. Une personne ou une famille pourra être attachée, tout à la fois, à un temple bouddhique qui prendra en charge la gestion des fins dernières et le culte des ancêtres, et à un sanctuaire shintô qui offrira protection et réussite aux individus placés sous son patronage, par le simple fait que cette famille réside à proximité du sanctuaire.

Il arrive enfin, que dans des circonstances particulières, une personne seule ou une famille entière adhère, de plus, à un nouveau mouvement religieux (shinshûkyô) qui apporte d'autres bienfaits, insuffisamment pris en compte par les religions dites historiques ou traditionnelles que sont le bouddhisme et le shintô. Enfin, les Japonais ont une propension à ne pas rompre leurs anciennes affiliations religieuses. Une fois inscrits sur les registres du temple ou du sanctuaire, ils seront considérés "à vie" comme des "paroissiens" (danka) du temple, ou des "enfants de la divinité protectrice" (ujiko) du sanctuaire, proches de leur lieu d'habitation.

Est-ce une forme de pragmatisme ou de relativisme du religieux?

Le syncrétisme religieux shintô-bouddhique, qui constitua la "religion naturelle" des Japonais jusqu'à la restauration de Meiji (1868) - moment où les deux religions furent, pendant un court instant, arbitrairement séparées - ne fut jamais ressenti comme une forme inférieure de religiosité.
Au contraire, ce pragmatisme religieux permit, et permet encore aujourd'hui, dans la mesure où la demande religieuse se fait sentir, de se tourner vers la ou les divinités les mieux à même de répondre aux besoins spirituels de ceux qui, à un moment de leur existence, se tournent vers la religion. Ce que les Japonais attendent de cette dernière, ce sont essentiellement des "bienfaits dans l'existence présente" (genze riaku), bien plus que l'espoir de renaître dans un paradis bouddhique auquel, malgré la beauté vantée de ce paradis, peu d'entre eux croient.

Quelles sont les conséquences de ce mélange sur la société japonaise?

La société japonaise est aujourd'hui une société sécularisée dont la Constitution de 1946 trace une séparation stricte entre l'État et la religion. Dans un tel environnement, les religions traditionnelles apparaissent en retrait. L'industrialisation et l'urbanisation du Japon à marche forcée au cours de l'ère Meiji (1868-1912), ont porté un coup fatal au shintô des villages dont les nombreux rites agraires sont allés en déclinant. Le bouddhisme constitue encore un important réservoir de sens, mais l'association négative des écoles bouddhiques avec les cérémonies mortuaires, ainsi que le peu d'attrait pour les communautés paroissiennes qui supportent financièrement le temple, font s'interroger un clergé de plus en plus vieillissant qui a besoin d'exercer un second emploi pour assurer sa survie économique.

Une des plus ancienne croyance du Japon est le shintoïsme. Est-ce une forme d'animisme ou un ensemble de tradition?

Le shintoïsme est un terme qui recouvre un ensemble de croyances, de rites, de visions du monde qui se manifeste à travers une relation individuelle ou communautaire avec les kami (divinités). Le shintô (littéralement, "voie des kami") exprime les rapports qui lient entre eux les hommes, la nature et les divinités ; ces rapports s'expriment majoritairement par l'accomplissement de rites appropriés qui impliquent une réciprocité naturelle entre les hommes et les dieux. Des divinités dangereuses peuvent être ainsi apprivoisées et transformées en divinités protectrices ; à l'inverse, le non-respect ou l'empiètement d'un domaine réservé aux kami entraînera mécaniquement une "sanction divine" (tatari) immédiate.

Ce sont les sanctuaires shintô (jinja) et les kami qui sont les manifestations les plus tangibles d'une "religion" qui prit, au cours de l'histoire japonaise, les formes les plus diverses - depuis le Yoshida Shintô (fin du XVe siècle) qui fit d'un culte rendu aux kami une religion à part entière pouvant rivaliser avec le bouddhisme, jusqu'à la création d'un shintô d'État (kokka shintô) confondu, pendant la période du Japon impérial (1868-1945), avec le culte de l'empereur et sa filiation directe avec la déesse solaire Amaterasu ô-mikami. Sous la forme qui est la sienne aujourd'hui, le shintô apparaît comme une "tradition inventée" par les idéologues japonais du XIXe siècle.

Comment expliquez-vous ce sang-froid japonais face à ses désastres?

Dans un pays soumis à de nombreux aléas naturels (séismes, tsunami, éruptions volcaniques, typhons), les Japonais ont appris à vivre dans un milieu qui peut être d’une violence extrême, même s'il ne faut pas l’oublier, le pays possède aussi une terre et une mer côtière nourricières, sur lesquelles il fait souvent bon vivre. Le sang-froid des Japonais est en grande partie le résultat d’une éducation civique qui, dès le plus jeune âge, inculque les comportements adéquats à tenir face à de tels évènements. A l’école, dans les bureaux, mais aussi à l’extérieur des bâtiments, de nombreux exercices ont lieu régulièrement qui permettent à chacun de réagir conformément à un habitus partagé.

Quelle est la place du religieux dans cette capacité à se conduire de la sorte?

La réponse n’est pas aisée. Certains pourront y voir l’acceptation, enseigné par le bouddhisme, d’un destin sur lequel on a peu de prise ; la mise en application d’une morale confucéenne qui assigne à chacun une conduite vertueuse en fonction de sa relation aux autres, et surtout vis-à-vis des aînés ; d’autres peuvent y voir également l’influence d’une pensée "shintoïsante" qui, par les liens profonds qu’entretiennent les hommes, la nature et les divinités (les kami du shintô sont presque toujours nommés par le toponyme du territoire sur lequel ils résident), ferait que les Japonais accepteraient actuellement plus facilement que d’autres leur sort, ressenti par la majorité d’entre eux comme un événement incontrôlable.
Je ne partage guère ce point de vue. Je pense personnellement que ces déterminants religieux et ces références morales sont peu efficaces face à la situation qui est la leur aujourd’hui. Il n’est qu’à voir la déclaration incongrue du maire de Tôkyô, Ishihara Shintarô - pour qui le tsunami serait une punition des dieux (tenbatsu) face à un peuple japonais dont l’identité se fonderait sur le désir égoïste (gayoku) de la seule réussite matérielle et financière - et les réactions qui suivirent, le contraignant à des excuses publiques immédiates.

Quelle est la place de l'empereur aujourd'hui dans la société contemporaine?

A travers la Déclaration d’humanité (Ningen sengen) lue par l’empereur Hiroto (empereur Shôwa) le 1er janvier 1946, celui-ci renonce publiquement à son statut divin. La nouvelle constitution du Japon, entrée en vigueur en mai 1947, énonce dans son article premier la place et le rôle du monarque: "L'Empereur est le symbole de l'État et de l'unité du peuple; il doit ses fonctions à la volonté du peuple en qui réside le pouvoir souverain." Si les rites privés de la maison impériale constituent aujourd’hui la dernière séquelle de la fonction religieuse de l’empereur, il n’en reste pas moins vrai que la figure impériale - façonnée par les idéologues de l’époque Meiji qui firent sortir, pour la première fois de l’histoire, l’empereur de son palais et le firent voyager aux quatre coins de l’archipel - évoque encore un certain respect dans la conscience collective japonaise. D’autant plus que l’empereur est souvent reconnu à l’étranger comme un véritable chef d’État, même s’il n’en possède pas les attributs.

Il faut noter également que certains penseurs et universitaires à tendance nationaliste continuent d’accréditer le lien consubstantiel que l’empereur entretiendrait avec l’ancien shintô d’Etat, et insistent sur son rôle de gardien de la culture japonaise. L’allocution télévisée exceptionnelle de l’actuel empereur Akihito adressée aux sinistrés du séisme du 11 mars 2011, au cours de laquelle celui-ci déclara "prier pour que le travail des sauveteurs progresse rapidement et que la vie des gens s’améliore", après avoir déploré "le nombre de personnes tuées qui augmentent de jour en jour", a manifestement ému une partie de la population. Dire que cette déclaration a eu des vertus réconfortantes sur les personnes traumatisées par l’ampleur de la catastrophe ou, au contraire, leur a fait prendre conscience d’un danger encore plus grand, tellement est rare la parole impériale, est impossible à établir sans une enquête sur le sujet.
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il faut souligné le calme de japonais face a cette situation. :T'zen:

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